Doc. : la croissance et ses crises

lundi 24 juillet 2017
par  Julien Daget
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Consigne : à travers l’analyse des deux documents, vous expliquerez comment les deux auteurs expliquent les périodes de difficultés économiques.
Méthode : l’analyse de doc(s)


Document 1 : la fin d’un système

Alors un doute immense commence à troubler les esprits. L’idée qu’il faut surproduire pour qu’on surachète, c’est-à-dire l’idée qui domine la vie économique du pays, est-elle juste ? Quand le marché est saturé et que la production continue, que devenir ? On a fait une campagne de publicité pour que chaque famille achète deux autos : une seule ne suffit pas. Lui persuadera-t-on d’en acheter trois ? On achète à crédit son auto, sa maison, son réfrigérateur, son pardessus, ses chaussures. Les temps vient pourtant où il faut régler son compte. Les marchés intérieurs se ferment : l’Europe est rétive depuis les tarifs [1], l’Amérique du Sud est occupée par ses révolutions. Bref, il faut arrêter la surproduction puisqu’il manque la contrepartie et qu’on ne consent plus à suracheter ; mais un tel arrêt ne va pas sans déchets, sans chômage et sans inquiétude pour l’avenir immédiat. Le malaise est là. Il va plus loin que l’effondrement de certaines fortunes, plus loin même que la faillite, la disparition ou le suicide de quelques hommes d’affaires. Il y avait une conviction établie, une méthode qui avait donné ses preuves, un système économique qui semblait infaillible et voici que les principes qui ont fait la gloire de l’Amérique sont remis en question.

Paul Hazard, « Le malaise américain », L’Illustration, n° 4583, 3 janvier 1931.
Cité dans Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, Paris, éditions Mille et une nuits, 2007.


Document 2 : la destruction créatrice

Considérons ces fluctuations de longue durée affectant l’activité économique dont l’analyse nous révèle, davantage que celle de n’importe quel autre phénomène, la nature et le mécanisme de l’évolution capitaliste. Chacune de ces oscillations comprend une « révolution industrielle », puis l’assimilation des effets de cette dernière. […]
De telles révolutions remodèlent périodiquement la structure existante de l’industrie, en introduisant de nouvelles méthodes de production – l’usine mécanisée, l’usine électrifiée, la synthèse chimique, et ainsi de suite ; de nouveaux biens – tels que les services ferroviaires, les automobiles, les appareils électriques ; de nouvelles formes d’organisation – telles que les fusions de sociétés ; de nouvelles sources d’approvisionnement – laine de la Plata, coton d’Amérique, cuivre du Katanga [2] ; de nouvelles routes commerciales et de nouveaux marchés pour les achats ou pour les ventes.
Ce processus de mutation industrielle imprime l’élan fondamental qui donne leur ton général aux affaires : pendant que ces nouveautés sont mises en train, la dépense est facile et la prospérité est prédominante – nonobstant, bien entendu, les phases négatives des cycles plus courts superposés à la tendance fondamentale en hausse – mais, en même temps que ces réalisations s’achèvent et que leurs fruits se mettent à affluer, l’on assiste à l’élimination des éléments périmés de la structure économique et la « dépression » est prédominante. Ainsi se succèdent des périodes prolongées de gonflement et de dégonflement des prix, des taux d’intérêt, de l’emploi, et ainsi de suite, ces phénomènes constituant autant de pièces du mécanisme de rajeunissement récurrent de l’appareil de production.
Or, ces révolutions se traduisent chaque fois par une avalanche de biens de consommation qui approfondit et élargit définitivement le courant du revenu réel, même si, initialement, elle provoque des troubles, des pertes et du chômage.

Joseph Schumpeter, Capitalism, Socialism, and Democracy, New York, Harper & Brothers, 1942 (réimpression en 1943, 1944, 1947, 1950, 1952, 1954, 1974, 1976, 1987, 1992 et 2008). → http://cnqzu.com/library/Economics/marxian%20economics/Schumpeter,%20Joeseph-Capitalism,%20Socialism%20and%20Democracy.pdf
Joseph Schumpeter (trad. Gaël Fain), Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Paris, édition Payot, 1946 (réimpression en 1961, 1963, 1979, 1983, 1990 et 2011) [3].


Pistes d’analyse

Présentation des docs
Les raisons des crises ont fait l’objet de nombreux débats. Deux documents illustrent cette question : d’une part un article dans le magazine L’Illustration et d’autre part un ouvrage de l’économiste d’origine autrichienne Schumpeter, un spécialiste de la théorie des cycles économiques.

Le premier date de 1931, au moment où les effets de la crise américaine débutée en 1929 se sentent en Europe occidentale : l’auteur français en décris ici les causes. Le second document est un extrait de l’ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie datant de 1942, ce qui offre un peu de recul à son auteur. L’ouvrage à été largement réédité et traduit ensuite, lui conférant une forte influence sur la pensée théorique.


Premier document
société de consommation, vivre à crédit, surendettement, aspects moralisateurs (alors que l’épargne est mieux vue).

Le passage sur les deux puis trois automobiles est à voir du point de vue français de l’époque, un pays beaucoup moins développé que les États-Unis. Acheter ses chaussures à crédit : argumentation par l’absurde.

« déchets » = ici au sens de chômage

« tarifs » : mesures protectionnistes

champ lexical psychologique : « doute », « troubler les esprits », « idée [...] juste », « que devenir », « malaise », « conviction » et « remise en question ».

Critique assez virulente du capitalisme américain, facilement reprenable par les auteurs anti-capitalistes et altermondialistes (cf. source : Petit traité de la décroissance sereine).


Second document
Notion des cycles économiques : « fluctuations de longue durée », « évolution capitaliste ».
« processus de mutation industrielle imprime l’élan fondamental qui donne leur ton général aux affaires [...] » : lancement d’une période de forte croissance.
« l’élimination des éléments périmés de la structure économique et la dépression est prédominante » : période de crise, cure, purge.
« gonflement et de dégonflement des prix » : inflation puis déflation

notion de grappes d’innovation
« l’usine mécanisé » : emploi des machines-outils dans les usines, métier à filer ou à tisser, marteau-pilon, etc.
« l’usine électrifiée » : passage aux machines électriques, le courant remplaçant les machines à vapeur et les turbines hydrauliques.
« synthèse chimique » : carbochimie puis pétrochimie.

processus de mondialisation
nouveau fournisseurs de matière première : « laine de la Plata, coton d’Amérique, cuivre du Katanga »
nouveaux marchés

« les fusions de sociétés » : opération de fusion-acquisition, concentration créant des conglomérats.

« élargit définitivement le courant le courant du revenu réel » : progrès, croissance nette sur le long terme.


Croisement des deux documents
Le premier est sur le court terme, le second plutôt sur une vision au long terme. Le premier décrit une crise catastrophique, le second une évolution cyclique normale avec des moments de crise temporaires. L’un très pessimiste, l’autre un peu plus optimiste (même si à sa question « le capitalisme peut-il survivre », Schumpeter répond par la négative : il lui est souvent arrivé de se tromper).


[1Les États-Unis ont décidé en 1930 une hausse brutale des tarifs douaniers sur leurs importations.

[2Le Río de la Plata est l’estuaire entre l’Argentine et l’Uruguay, le Katanga une province méridionale du Congo.

[3Extrait du chapitre 5 « Le taux de croissance de la production totale », dans la 2e partie « Le capitalisme peut-il survivre ? ».


Documents joints

Croissance et crises

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