Doc. – Le bulletin d’Austerlitz

2 décembre 1805
mercredi 22 novembre 2023
par  Julien Daget
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Consigne : après avoir présenté le document et son contexte, vous montrerez qu’au-delà du récit de la manœuvre d’Austerlitz, il s’agit d’un outil de propagande mettant en valeur les chefs.
Méthode : l’analyse de document(s)


Austerlitz, le 12 frimaire an 14

[...] Le 10, l’Empereur, du haut de son bivouac, aperçut, avec une indicible joie, l’armée russe commençant, à deux portées de canon de ses avant-postes, un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors jusqu’à quel point la présomption et l’ignorance de l’art de la guerre avaient égaré les conseils de cette brave armée ; il dit plusieurs fois : « Avant demain au soir, cette armée est à moi. » Cependant le sentiment de l’ennemi était bien différent. Il se présentait devant nos grand’gardes à portée de pistolet. Il défilait par une marche de flanc, sur une ligne de quatre lieues, en prolongeant l’armée française, qui paraissait ne pas oser sortir de sa position. Il n’avait qu’une crainte, c’était que l’armée française ne lui échappât. On fit tout pour confirmer l’ennemi dans cette idée. Le prince Murat [1] fit avancer un petit corps de cavalerie dans la plaine ; mais tout d’un coup il parut étonné des forces immenses de l’ennemi, et rentra à la hâte. Ainsi tout tendait à confirmer le général russe dans l’opération mal calculée qu’il avait arrêtée. […] L’Empereur fit sur-le-champ toutes ses dispositions de bataille. […]

Le 11 frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux, et cet anniversaire du couronnement de l’Empereur, où allait se passer un des plus beaux faits d’armes du siècle, fut une des plus belles journées de l’automne. Cette bataille, que les soldats s’obstinent à appeler la journée des trois empereurs, que d’autres appellent la journée de l’anniversaire et que l’Empereur a nommée la bataille d’Austerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la grande Nation.

[…] Un instant après la canonnade se fit entendre à l’extrémité de la droite, que l’avant-garde ennemie avait déjà débordée ; mais la rencontre imprévue du maréchal Davoust [2] arrêta l’ennemi tout court, et le combat s’engagea.

Le maréchal Soult [3] s’ébranle au même instant, se dirige sur les hauteurs du village de Pratzen avec les divisions des généraux Vandamme et Saint-Hilaire, et coupe entièrement la droite de l’ennemi dont tous les mouvements devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant qu’elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se regarde comme à demi battue.

Le prince Murat s’ébranle avec sa cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes [4], marche en échelons par régiment comme à l’exercice. Une canonnade épouvantable s’engage sur toute la ligne. Deux cents pièces de canon et près de 200 mille hommes faisaient un bruit affreux. C’était un véritable combat de géants. Il n’y avait pas une heure que l’on se battait, et toute la gauche de l’ennemi était coupée. Sa droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz au quartier général des deux empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l’empereur de Russie pour tâcher de rétablir la communication du centre avec la gauche. Un bataillon du 4e de ligne fut chargé par la garde impériale russe à cheval, et culbuté ; mais l’Empereur n’était pas loin ; il s’aperçut de ce mouvement, il ordonne au maréchal Bessières [5] de se porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientôt les deux gardes furent aux mains. Le succès ne pouvait être douteux : dans un moment la garde russe fut en déroute ; colonel, artillerie, étendards, tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé ; lui-même ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval.
Des hauteurs d’Austerlitz, les deux empereurs virent la défaite de toute la garde russe. Au même moment, le centre de l’armée, commandé par le maréchal Bernadotte [6], s’avança. Trois de ses régiments soutinrent une très-belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes, donna plusieurs fois ; toutes les charges furent victorieuses. La division du général Caffarelli s’est distinguée. Les divisions de cuirassiers se sont emparées des batteries de l’ennemi.

À une heure après midi la victoire était décidée. Elle n’avait pas été un moment douteuse. Pas un homme de la réserve n’avait été nécessaire et n’avait donné nulle part.

La canonnade ne se soutenait plus qu’à notre droite. Le corps ennemi qui avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs se trouvait dans un bas-fonds et acculé à un lac. L’Empereur s’y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l’on vit un spectacle horrible, tel qu’on l’avait vu à Aboukir : 20 mille hommes se jetant dans l’eau et se noyant dans les lacs !

Deux colonnes, chacune de 4 mille Russes, mettent bas les armes et se rendent prisonnières. Tout le parc ennemi est pris. Les résultats de cette journée sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels sont les étendards de la garde impériale, un nombre considérable de prisonniers (l’état-major ne les connaît pas encore tous ; on avait déjà la note de 20 mille) ; 12 à 15 généraux, au moins 15 mille Russes tués, restés sur le champ de bataille. Quoiqu’on n’ait pas encore les rapports, on peut, au premier coup d’œil, évaluer notre perte à 800 hommes tués, et à 15 ou 1 600 blessés. Cela n’étonnera pas les militaires, qui savent que ce n’est que dans la déroute qu’on perd des hommes, et nul autre corps que le bataillon du 4e n’a été rompu. Parmi les blessés sont le général Saint-Hilaire, qui, blessé au commencement de l’action, est resté toute la journée sur le champ de bataille ; il s’est couvert de gloire ; les généraux de division Kellermann et Walther, les généraux de brigade Valhubert, Thiébault, Sébastiani, Compans, et Rapp, aide de camp de l’Empereur. C’est ce dernier qui, en chargeant à la tète des grenadiers de la Garde, a pris le prince Repnine, commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie.

Quant aux hommes qui se sont distingués, c’est toute l’armée qui s’est couverte de gloire. Elle a constamment chargé aux cris de « Vive l’Empereur ! » et l’idée de célébrer si glorieusement l’anniversaire du couronnement animait encore le soldat.

L’armée française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse que l’armée ennemie, qui était forte de 105 mille hommes, dont 80 mille Russes et 25 mille Autrichiens. La moitié de cette armée est détruite ; le reste a été mis en déroute complète, et la plus grande partie a jeté ses armes.

Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. [...]

« Trentième bulletin de la Grande Armée », Gazette nationale ou Le Moniteur universel, n° 85, 25 frimaire an 14 (16 décembre 1805), p. 1 & 2. → https://www.retronews.fr/journal/gazette-nationale-ou-le-moniteur-universel/16-dec-1805/149/1303867/1


Bonus :

« La bataille d’Austerlitz : la bataille des trois Empereurs », sur la chaîne du musée de l’Armée. → https://www.youtube.com/watch?v=tAPraqHoVVo


[1Joachim Murat, prince car beau-frère de Bonaparte, commande en 1805 la réserve de cavalerie ; ses quatre divisions de cavalerie (dont deux de cuirassiers) sont engagées entre la gauche et le centre de l’armée française.

[2Louis Davout dirige le 3e corps d’armée, qui est arrivé durant la nuit pour se placer sur la droite française, au sud.

[3Jean Soult est le chef du 4e corps, composé de trois divisions (qui ont pour généraux Saint-Hilaire, Vandamme et Legrand) ; il attaque au centre, puis se rabat vers la droite.

[4Jean Lannes est le commandant du 5e corps, placé à l’aile gauche, au nord.

[5Jean-Baptiste Bessières prend ici le commandement de la Garde impériale à cheval ; après avoir chargé au centre, il se rabat vers la droite.

[6Jean-Baptiste Bernadotte dirige le 1er corps, d’abord en réserve, puis engagé au centre entre Murat et Soult.


Documents joints

Le bulletin d'Austerlitz