Doc. – Réactions au coup d’État de 1973

vous devinez le bord politique de ces journalistes ?
mardi 22 octobre 2019
par  Julien Daget
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Consigne – En remettant les documents dans leur contexte, en les inspectant (les disséquant, les épluchant, les passant au crible) et en les confrontant, vous montrerez comment les auteurs présentent et expliquent les évènements chiliens. L’analyse des documents constitue le cœur de votre travail, mais nécessite pour être menée la mobilisation de vos connaissances.
Capacité d’analyser : l’étude critique


Document 1

La vie et la mort du président Allende forcent également le respect. Jusqu’au bout fidèle à son serment constitutionnel, il n’a ni renoncé à son projet socialiste ni supprimé les libertés publiques. C’est l’armée finalement, et non la coalition de gauche, qui a proclamé l’état de siège et suspendu le fonctionnement d’une démocratie longtemps donnée en exemple aux pays d’Amérique latine. Si la qualité des âmes pouvait suppléer à la qualité des idées, si un chef d’État n’était comptable que de ses intentions, l’histoire du Chili s’écrirait en noir et blanc : les démons en armes abattent la vertu du pouvoir.

Il suffit de se reporter aux dépêches qu’envoyaient depuis plusieurs semaines tous les correspondants de presse pour se convaincre que le coup d’État attriste plus qu’il ne surprend. Des deux côtés, on se préparait à l’épreuve de force ; des deux côtés, on s’organisait pour un combat que l’opinion prévoyait et redoutait tout à la fois. Inflation galopante, pénurie des produits de première nécessité, rationnement, marché noir, queues devant les magasins, épuisement des réserves de change : tel se présentait aux ménagères des villes le bilan économique du socialisme à la chilienne.

Je ne déteste rien tant que les coups d’État militaires, même ceux que les circonstances et l’art permettent de dissimuler sous des apparences légales. Mais, en septembre 1973, ce que le commentateur ne peut ni ne doit oublier c’est que l’Armée chilienne passait pour respectueuse des institutions, qu’elle le fut effectivement au cours des deux premières années du régime d’unité populaire, qu’elle sauva même le président Allende quand plusieurs chefs militaires acceptèrent d’entrer au gouvernement. L’Armée ne rompit finalement avec sa tradition et ses principes qu’à un moment où l’échec du président Allende était consommé. Elle n’intervint pas pour arrêter les progrès du socialisme – le président, face aux passions déchaînées et à une économie dégradée, ne songeait plus qu’à durer – mais pour prévenir une guerre civile.

Raymond Aron, « La tragédie chilienne », Le Figaro, 14 septembre 1973. → https://www.monde-diplomatique.fr/2005/04/A/12091


Document 2

Any military coup is a tragedy, representing a breakdown of civilian authority and usually the collapse of government by consent. It is especially tragic for Chile, where sturdy democratic machinery had functioned, for many years and the armed forces had a strong tradition of keeping to their barracks. The Chilean tragedy will compounded if the report of President Salvador Allende Gossens’ suicide proves to be true. In a country as bitterly divided as Chile has become during President Allende’s three years in office, It will require tremendous skill and tact by the military chiefs now to avert widespread civil strife.

No Chilean party or faction can escape some responsibility for the disaster, but a heavy share must be assigned to the unfortunate Dr. Allende himself. Even when the dangers of polarization had become unmistakably evi dent, he persisted in pushing a program of pervasive socialism for which he had no popular mandate. His governing coalition—especially his own Socialist party—pursued this goal by dubious means, including attempts to bypass both Congress and the courts.

Dr. Allende might have survived had he been able or willing to consolidate his considerable gains for socialism and to offer genuine cooperation in the Congress to the opposition Christian Democrats, Chile’s largest party. Instead, the tactics of his coalition induced the moderate Christian Democrats to join the right wing National party in opposition and obstruction. As the crisis deepened last week, Dr. Allende rejected a compromise overture from former President Eduardo Frei, the Christian Democratic leader.

While there is no evidence that the Nixon Administration seriously considered the maneuvers against Dr. Allende suggested in 1970 by the C.I.A. or the International Telephone and Telegraph Corporation, it is essential that Washington meticulously keep hands off the present, crisis, which only Chileans can resolve. There must be no grounds whatsoever for even a suspicion of outside intervention.

« Tragedy in Chile », New York Times, 12 septembre 1973, p. 46. → https://www.nytimes.com/1973/09/12/archives/tragedy-in-chile.html

Tout coup d’État militaire est une tragédie, car il représente une rupture de l’autorité civile et généralement l’effondrement du gouvernement par consentement. C’est particulièrement tragique pour le Chili, où de solides mécanismes démocratiques avaient fonctionné pendant de nombreuses années et où les forces armées avaient pour tradition de rester dans leurs casernes. La tragédie chilienne s’aggravera si l’annonce du suicide du président Salvador Allende Gossens s’avère exacte. Dans un pays aussi amèrement divisé que le Chili l’est devenu au cours des trois années de mandat du président Allende, les chefs militaires devront faire preuve d’une grande habileté et d’un grand tact pour éviter un conflit civil généralisé.

Aucun parti ou faction chilien ne peut échapper à une part de responsabilité dans ce désastre, mais une part importante doit être attribuée à l’infortuné Dr. Allende lui-même. Même lorsque les dangers de la polarisation sont devenus évidents, il a persisté à promouvoir un programme de socialisme généralisé pour lequel il n’avait pas de mandat populaire. Sa coalition au pouvoir – en particulier son propre parti socialiste – a poursuivi cet objectif par des moyens douteux, notamment en tentant de contourner le Congrès et les tribunaux.

Le Dr. Allende aurait pu survivre s’il avait pu ou voulu consolider ses gains considérables en faveur du socialisme et offrir une véritable coopération au Congrès avec les démocrates-chrétiens de l’opposition, le plus grand parti du Chili. Au lieu de cela, la tactique de sa coalition a incité les démocrates-chrétiens modérés à rejoindre la droite du Parti national dans l’opposition et l’obstruction. Alors que la crise s’aggravait la semaine dernière, le Dr. Allende a rejeté l’offre de compromis de l’ancien président Eduardo Frei, chef de file démocrate-chrétien.

Bien qu’il n’y ait aucune preuve que l’administration Nixon ait sérieusement envisagé les manœuvres contre le Dr. Allende suggérées en 1970 par la CIA ou l’International Telephone and Telegraph Corporation, il est essentiel que Washington se tienne méticuleusement à l’écart de la crise actuelle, que seuls les Chiliens peuvent résoudre. Il ne doit pas y avoir le moindre soupçon d’intervention extérieure.


L’expérience du docteur Allende a échoué parce que sa coalition d’Unité populaire, dominé par les socialistes et les communistes, a tout fait pour installer au Chili un système socialiste radical auquel était farouchement opposé plus de la moitié de la population. Il avait été élu en 1970 avec seulement 36,3 % des voix, à peine 39 000 votes de plus que son concurrent conservateur arrivé en deuxième place. Lors des élections législatives du début de cette année, l’Unité populaire n’a seulement obtenu que 44 %. Pourtant, en dépit d’un parlement dominé par l’opposition, souvent en méprisant les tribunaux et face au chaos économique et à une inflation qui faisait rage, le régime a continué de « réquisitionner » des entreprises, grandes et petites. Ces actions ont polarisé le Chili comme jamais auparavant, provoquant une opposition tous azimuts, non seulement de la part du riche ou d’une frange fasciste, mais bien de la classe moyenne qui représente la moitié de la population et qui se voyait affronter sa propre destruction. Si le docteur Allende avait progressé de manière plus réfléchie, s’il avait fait une pause pour consolider après la nationalisation des industries de base du Chili et posé des limites raisonnable à son programme socialiste, il aurait probablement terminé son mandat avec de grandes chances de succès.

New York Times, 16 septembre 1973.