Doc. – Un fief capitaliste : Le Creusot

Le point de vue d’un socialiste du XIXe siècle sur Le Creusot
dimanche 26 avril 2020
par  Julien Daget
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Consigne : en analysant le document, vous montrerez comment l’auteur critique la société Schneider et la municipalité du Creusot.
Méthode : l’analyse de document(s)


Le Creusot étant un modèle des mieux réussis en ce genre de bagnes industriels, où les ouvriers sont enrégimentés, logés, numérotés et surtout surveillés, non seulement dans leurs fonctions de producteurs, mais encore dans leur vie privée, intime, nous croirions manquer à notre devoir de socialiste si, dans un moment où la question sociale passionne tout le monde, nous ne venions pas dévoiler au public l’organisation tyrannique de cette grande compagne. […]

Le Creusot est un État dans l’État ; il dispose lui aussi d’une foule d’emplois pour tous les appétits et pour toutes les aptitudes, depuis celui de l’ingénieur émérite jusqu’à celui de vil mouchard.Il va de soi que dans les bureaux de la Compagnie, comme dans les antichambres ministérielles, on voit se produire des compétitions et des sollicitations où la dignité de l’homme est le dernier souci des solliciteurs. Là aussi comme au gouvernement, on récompense les lâchetés et les trahisons.

Cette administration capitaliste a le champ d’autant plus large pour exciter les gens à la bassesse et la courtisannerie qu’elle est en même temps administration municipale [...]
Cette administration ne recule devant aucun moyen pour assurer sa domination et tous les détails en sont réglés avec une intelligence digne d’une meilleure cause. Ainsi, on n’occupe au Creusot que peu ou point d’ouvriers de passage ; il n’est fait exception qu’en faveur des Italiens qui sont au nombre de plus de mille. En n’occupant que les membres des familles établies au Creusot, la domination est beaucoup plus sûre, car un ouvrier en difficultés avec les patrons a autant à craindre pour les siens que pour lui, vu qu’il n’est pas rare que toute une famille soit renvoyée des ateliers, parce qu’un fils ou un frère a voulu secouer le joug. Celui qui veut faire acte d’énergie n’a pas seulement à craindre pour ses proches parents, on a vu s’exercer des vengeances jusque sur des beaux-frères, voire même sur des cousins.

Grâce à l’ignorance et à la peur de la masse ouvrière au Creusot, grâce surtout à un système de votation qui mérite les honneurs du brevet, l’administration des usines est, comme il est dit plus haut, en même temps l’administration municipale, elle dirige aussi les écoles au mieux de ses intérêts. C’est ainsi que prières, catéchisme, histoire sainte, messe, confession, communion, tout ce qui enfin peut abrutir la jeunesse, fait partie intégrante du programme des écoles, et nul n’est admis en apprentissage s’il n’a fait sa première communion.

Depuis la nouvelle loi sur l’enseignement primaire, l’étude de l’histoire sainte est supprimée et les aumôniers ne vont plus, comme ils le faisaient, interrompre les cours, mais les prêtres vont chaque jour attendre les enfants dans la cour des écoles, les font mettre sur deux rangs et les emmènent à confesse comme devant, au grand mécontentement des pères de famille, qui ne soufflent mot dans la crainte d’être renvoyés.

Voilà comment on façonne à l’obéissance passive deux mille cinq cents élèves que la situation de leurs parents destine à être, à leur tour, les esclaves de Schneider et Cie. […]

Les employés, tous mieux payés que les producteurs manuels, reçoivent encore en plus de leurs appointements, diverses allocations supplémentaires pour logement ou chauffage, de sorte que les nombreux privilèges dont ils jouissent en font une espèce de caste privilégiée au milieu du reste de la population, aussi les emplois sont-ils très recherchés, et il n’est pas rare de voir des pères de famille ne reculer devant aucune bassesse pour pousser leurs fils dans un bureau plutôt qu’à l’enclume ou à l’étau. […]

La plupart des commerçants et ouvriers établis en ville n’osent, pas plus que les ouvriers de l’usine, professer d’autres opinions politiques que celles de M. Schneider : bouchers, boulangers, épiciers, aspirant à l’envi, à l’honneur d’être fournisseurs du suzerain, ou tout au moins de ses vassaux, et menuisiers, charpentiers, serruriers, etc. ayant par ci par là quelques petits travaux à faire pour l’usine ou pour la municipalité qui en est une succursale, craindraient de perdre cette maigre pâture en ne supportant pas le joug comme les autres.

Ajoutons à tous ces moyens de domination, qu’un grand nombre d’ouvriers et de commerçants sont locataires de la Compagnie, et qu’en cas de départ, il faut vider le local en même temps que l’atelier, mais c’est là le moindre des inconvénients, une fois le départ résolu.

Jean-Baptiste Dumay, Un fief capitaliste : Le Creusot, Dijon, publications de la Revue sociale [1], 1891, p. 1-3, 5 et 7. → https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5804121p


[1La Revue sociale est la publication bi-mensuelle de la Fédération des travailleurs socialistes de l’Est, basée à Dijon.


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Un fief capitaliste : Le Creusot

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