Doc. : 1885, Ferry vs Clemenceau

dimanche 3 septembre 2017
par  Julien Daget
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Consigne : à partir des extraits ci-dessous des discours de Ferry et Clemenceau, montrez quels sont leurs arguments pour défendre leur position lors du débat parlementaire de 1885.
Méthode : l’analyse de doc(s)


Document 1 : discours de Jules Ferry

M. Jules Ferry – […] la politique d’expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu’on pouvait rattacher ce système à trois ordres d’idées : à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée, et à des idées d’ordre politique et patriotique.
[…] Oui, ce qui manque à notre grande industrie […], ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés. Pourquoi ? Parce qu’à côté d’elle, l’Allemagne se couvre de barrières, parce que au delà de l’Océan les États-Unis d’Amérique sont devenus protectionnistes, et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels.
[…] Il est certain qu’il y a en Allemagne un grand mouvement de politique coloniale, et que cette préoccupation de saisir, de prendre possession sur le littoral africain de tout ce qui reste de disponible répond à quelque chose, répond à un besoin, à une politique, à une nécessité.
[…] Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées […] : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. […] Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures...
M. Jules Maigne [1] – Oh ! vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l’homme !
M. de Guilloutet [2] – C’est la justification de l’esclavage et de la traite des nègres !
M. Jules Ferry – Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... […]
[…] À l’heure qu’il est, vous savez qu’un navire de guerre ne peut pas porter, si parfaite que soit son organisation, plus de quatorze jours de charbon, et qu’un navire qui n’a plus de charbon est une épave, sur la surface des mers, abandonnée au premier occupant. D’où la nécessité d’avoir sur les mers des rades d’approvisionnement, des abris, des ports de défense et de ravitaillement. Et c’est pour cela qu’il nous fallait la Tunisie ; c’est pour cela qu’il nous fallait Saigon et la Cochinchine ; c’est pour cela qu’il nous faut Madagascar, et que nous sommes à Diego-Suarès et à Vohémar, et que nous ne les quitterons jamais ! […]

Discours de Jules Ferry le 28 juillet 1885 sur le projet de loi portant ouverture au ministère de la Marine et des Colonies d’un crédit extraordinaire pour les dépenses occasionnées par les événements de Madagascar [3].


Document 2 : réponse de Clemenceau

Messieurs, à Tunis, au Tonkin, dans l’Annam, au Congo, à Obock [près de Djibouti], à Madagascar, partout… et ailleurs, nous avons fait, nous faisons et nous ferons des expéditions coloniales ; nous avons dépensé beaucoup d’argent et nous en dépenserons plus encore ; nous avons fait verser beaucoup de sang français et nous en ferons verser encore. On vient de nous dire pourquoi. Il était temps ! […]
Au point de vue économique, la question est très simple ; […] Lors donc que, pour vous créer des débouchés, vous allez guerroyer au bout du monde ; lorsque vous dépensez des centaines de millions ; lorsque vous faites tuer des milliers de Français pour ce résultat, vous allez directement contre votre but : autant d’hommes tués, autant de millions dépensés, autant de charges nouvelles pour le travail, autant de débouchés qui se ferment. [Nouveaux applaudissements]. […]
« Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent, et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. » Voilà en propres termes la thèse de monsieur Ferry, et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer : homme ou civilisation inférieurs. […]
[…] Mais nous dirons, nous, que lorsqu’une nation a éprouvé de graves, très graves revers en Europe, lorsque sa frontière a été entamée, il convient peut-être, avant de la lancer dans des conquêtes lointaines, fussent-elles utiles - et j’ai démontré le contraire - de bien s’assurer qu’on a le pied solide chez soi, et que le sol national ne tremble pas.

Discours de Georges Clemenceau à la Chambre le 30 juillet 1885 en réponse à celui de Jules Ferry [4].


Proposition de correction

Introduction
Présentation des documents :

  • nature : extraits de deux discours parlementaires, donnés devant la Chambre des députés.
  • Auteur n° 1 : Jules Ferry, ancien ministre et proche du gouvernement (c’est le chef des républicains modérés).
  • Auteur n° 2 : Georges Clemenceau, parlementaire de l’opposition (c’est un des républicains les plus radicaux).
  • Contexte : la fin du XIXe siècle est une période de conquêtes coloniales ; en 1885, l’intervention française à Madagascar nécessite une rallonge budgétaire, ce qui donne lieu à un débat à la Chambre.
  • Problématique : quels sont les arguments employés pour justifier ou critiquer la colonisation ?
  • Annonce du plan : d’abord les arguments coloniaux de Ferry, ensuite ceux anti-coloniaux de Clemenceau.

Arguments en faveur de la colonisation
Besoin économique : ouverture de nouveaux débouchés, réservés grâce à l’exclusif colonial.
Mission civilisatrice : les Français ont le rôle de tuteurs auprès des populations colonisées.
But patriotique : empêcher les Allemands de se tailler un empire colonial (rancune tenace due à la guerre de 1870).
Aspects militaires : la marine de guerre a besoin de ports servant de dépôts de charbon, tel que Bizerte (en Tunisie), Dakar (au Sénégal), Djibouti, Diego Suarez (à Madagascar) ou Saïgon (en Cochinchine).

Arguments contre la colonisation
Coût prohibitif : les colonies coûtent cher (il s’agit à l’origine d’un débat budgétaire, qui dérive vers un procès de la colonisation).
C’est les Allemands qui utilisent la notion de « race supérieure » : quiconque l’utilise leur est assimilé (la référence aux Allemands haïs est comme l’équivalent de l’actuel point Godwin).
La ligne bleue des Vosges : la priorité est la reconquête de l’Alsace-Moselle, ou du moins la fortification de la nouvelle frontière avec l’Allemagne.

Conclusion
Apport des documents : ce débat fournit les principaux arguments pour ou contre la colonisation, employés au moment de la conquête. Il s’agit d’un classique, presque patrimonial.
Critiques : on a souvent utiliser ces deux discours pour présenter un Ferry raciste et un Clemenceau anti-coloniale ; il s’agit d’un débat parlementaire, Ferry cherche des arguments pour soutenir le gouvernement, tandis que Clemenceau prend les arguments contraires. Ce n’est pas vraiment le procès de la colonisation (qui commence à peine), mais plutôt du gouvernement ; Clemenceau s’en prend à Ferry, pas vraiment à l’idée colonial. Enfin, on lis ces textes avec notre regard du XXIe siècle ; le racisme était quasi-généralisé à l’époque.
Pour la petite histoire, Ferry fut blessé par balle quelques mois plus tard lors d’une tentative d’assassinat par un partisan de Clemenceau.


[3Sources : Journal officiel de la République française et article de Luis Gonzales-Mestres, « Le discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 », sur scientia.blog.lemonde.fr.

[4Source : Journal officiel de la République française.


Documents joints

Ferry vs Clemenceau

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