Les mémoires de Chirac

sur le discours du Vel’ d’Hiv’
lundi 6 novembre 2017
par  Julien Daget
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Texte du discours de Jacques Chirac du 16 juillet 1995
Ce discours fut précédé par celui de Robert Badinter le 16 juillet 1992 [1], puis relayé par ceux de Dominique de Villepin en 2005, de Nicolas Sarkozy et François Fillon en 2007, de François Hollande le 22 juillet 2012 et d’Emmanuel Macron le 16 juillet 2017 [2].


Peu après mon élection, je reçois une délégation du Conseil représentatif des institutions juives de France, conduite par son président, Henri Hajdenberg. Les responsables du CRIF, qui je connais bien, sont venus me demander de présider la cérémonie commémorative du cinquante-troisième anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv’, le 16 juillet.
Mon prédécesseur y a assisté à plusieurs reprises, marquant par sa présence l’hommage de la nation aux victimes des persécutions racistes et antisémites, mais sans consentir à y prendre la parole. François Mitterrand se refusait à reconnaître officiellement la responsabilité de l’État français dans la déportation de seize mille juifs jamais revenus des camps de la mort. Pour lui, ni la République ni la France n’avaient à présenter d’excuses pour ces crimes-là, imputables à un pouvoir illégitime, celui de Vichy, avec lequel ni l’une ni l’autre ne devaient être confondues, conformément au dogme gaullien dont François Mitterrand se faisait ici l’interprète et le gardien.
Ce dogme avait eu sa raison d’être et sa nécessité au regard de l’œuvre nationale d’unification et de redressement engagée par le général de Gaulle au temps de la France libre et poursuivie après la Libération et jusqu’à son retour au pouvoir en 1958. Mais à force de non-dits, certaines blessures sont restées ouvertes dans notre mémoire collective, dont continuent de souffrir toutes celles et tous ceux qui attendent de la nation une juste reconnaissance des crimes que les leurs ont subis. Il en est ainsi es juifs français et de leurs espoirs légitime de voir enfin publiquement admise et établie toute la vérité sur le sort qui leur a été infligé et les hommes et lz pouvoir qui s’en sont rendus coupables.
Un peuple a besoin, pour forger sont unité, de se réconcilier avec son histoire. Sa cohésion, comme celle d’une famille, s’accommode mal des tabous, des mensonges et des malentendus. C’est en assumant son passé tel qu’il a été, dans son intégralité, en s’imposant un devoir de lucidité vis-à-vis d’elle-même qu’une nation peut non seulement éviter de retomber dans les mêmes erreurs, mais surtout se rassembler autour de véritables valeurs qui fondent son identité. Plus d’un demi-siècle après la rafle du Vel’ d’Hiv’, j’ai estimé en conscience devoir rompre le silence observé par mes prédécesseurs. Le moment était venu d’évoquer clairement ce qui s’était passé ce jour-là. Le discours que je décidai de prononcer s’adresserait, par-delà les juifs de France, au pays tout entier. Mais il n’en serait pas moins une marque de gratitude à l’égard de tout ce que le génie de cette communauté a apporté au monde, et à la France en particulier, dans les multiples domaines de l’esprit, de la création, de la culture et de l’intelligence. [...]

Après avoir raccompagné la délégation du CRIF, je demande aussitôt à Christine Albanel, qui a assisté à l’entretien, de préparer le texte de mon intervention en lui indiquant très précisément ce que je souhaite dire. Il ne fait aucun doute pour moi que, si je dois prendre la parole, c’est pour livrer le fond de ma pensée, mettre au jour tout ce qui a été trop longtemps laissé dans l’ombre. Frapper fort en somme : le sujet en vaut la peine. Christine Albanel m’y encourage : « Vous devez parler. Il faut absolument le faire », me dit-elle. Je nous revois, elle et moi, debout dans mon bureau, fixant en quelques minutes les grandes lignes du discours que j’ai décidé de prononcer. Comme toujours, nous nous comprenons très vite. Fine, intuitive, Christine a l’esprit vif et un talent de plume exceptionnel.
Selon mon habitude, une fois le contenu du texte établi, je l’ai longuement retravaillé, mot à mot, jusqu’à la mouture finale. « Crois-tu que j’aille assez loin ? » ai-je alors demandé à Christine Albanel. « Oui, c’est déjà beaucoup », m’a-t-elle répondu.

Le 16 juillet 1995, nul ne s’attend, parmi les centaines de personnes rassemblées sur les lieux de l’ancien vélodrome d’Hiver, à entendre le nouveau président de la République affirmer aussi ouvertement que « la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français ». Je lis autant d’émotion que de reconnaissance sur les visages qui m’entourent lorsque j’évoque sans précaution oratoire, avec le plus de sobriété possible, ce qui s’est passé exactement ici cinquante-trois ans auparavant : [...]
Mais cette évocation d’un des épisodes les plus tragiques de notre histoire nationale n’a de sens que si elle nous sert de mise en garde et nous éclaire sur les dangers de voir les mêmes causes produire les mêmes effets. C’est sur cet aspect des choses que j’ai tenu à mettre l’accent dans la deuxième partie de mon discours, soucieux de rappeler que, loin d’avoir été éradiqué, le même mal qui a dévasté une partie de l’humanité un demi-siècle auparavant n’a rien perdu de sa virulence, prêt à frapper de nouveau pour peu qu’on néglige de le prendre au sérieux : [...]
Ce combat doit être à mes yeux celui de l’espoir avant tout. Rester lucide sur la nature humaine n’interdit pas de croire que l’homme puisse être capable de faire reculer ces forces destructrices qui sont en lui et autour de lui. Je me refuse, pour ma part, à une lecture pessimiste de l’histoire, confiant, comme je le dis en conclusion, dans l’exemple de courage et de dignité que d’autres Français ont su donner au moment où certains de nos compatriotes s’abîmaient dans l’ignominie : [...]

Les paroles d’apaisement et de réconciliation que porte en lui ce discours du Vel’ d’Hiv’ sont bien accueillies par l’ensemble des Français et saluées avec une quasi-unanimité par les diverses familles politiques. Elles ne heurteront en définitive que les gaullistes les plus orthodoxes. Ceux-ci ne manqueront pas de venir à l’Élysée me signifier leur mécontentement, en me reprochant d’avoir commis une sorte de sacrilège vis-à-vis de la mythologie gaullienne [3]. Ce n’est pas la première fois que je bouscule quelques peu les « barons » dans leur noble et respectable certitude d’être les détenteurs exclusifs de l’héritage du Général. Mais le gaullisme est-il autre chose, en fait, qu’une exigence de vérité au service de la seule cause qui vaille : celle de la France, de sa grandeur, de son unité et de l’exemple d’humanisme qu’elle se doit de donner au reste du monde ? Telle est, en tout cas, l’idée que je m’en fais et m’efforce d’illustrer, dans l’idée que je m’en fais et m’efforce d’illustrer, dans mes discours comme dans mes actes, à la tête du pays.

Jacques Chirac et Jean-Luc Barré, Le temps présidentiel : Mémoires 2, Paris, NiL éditions, 2011, p. 69-77.



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