Les pamphlets de la fin du XVIIIe

mardi 25 avril 2017
par  Julien Daget
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Des biens on fera des lots
Qui rendront les gens égaux.
Du même pas marcheront
Noblesse & roture,
Les Français retourneront
Au droit de nature ;
Adieu parlements & lois,
Adieu Ducs, Princes, Rois.

Samuel Swinton, Courier de l’Europe ou Mémoires pour servir à l’histoire universelle, Londres, 1776.


En France on enferme, en Turquie on étrangle, En Ruſſie on exile dans les déſerts ; l’un revient à l’autre.
Il n’appartient pas à toutes les nations du monde de dire ce qu’elles penſent. La Baſtille, le paradis de Mahomet, la Sybérie ſont des argumens trop forts pour qu’on puiſſe leur rien repliquer.
Mais il eſt un pays ſage où l’eſprit peut profiter des libertés du corps, & ne rien craindre de ſes productions ; c’eſt dans ces pays où les grands ne ſont que les égaux des moindres citoyens ; où le Prince eſt le premier obſervateur des loix, que l’on peut parler ſans crainte de toutes les Puiſſances de la terre ; que l’on oſe peindre hardiement & les fautes & les crimes des Rois, & les bévues & les forfaits de leurs Miniſtres, & les calamités des peuples, qui en ſont la ſuite ; que l’on brave hautement & le courroux des grands & leur inſolent mépris ; que l’on a le courage d’inſulter aux trophées ſanglans que la perfidie & l’injuſtice conſacrent à la vengeance, à l’ambition & à la tyrannie ; que le ſage enfin peut, à ſon tribunal, juger les extravagances & en rire, en donnant des leçons à l’humanité dont la barbarie d’un pouvoir injuſte ne le punira pas.
Monteſquieu dit que les Scytres crévoient les yeux à leurs eſclaves, afin qu’il fuſſent moins diſtraits en battant leur beurre ; c’eſt ainſi qu’on en uſe en France, où avec de très-beaux & de très-bons yeux, il eſt défendu de voir clair.
On a deux yeux depuis plus de cent ans en Angleterre ; les François commencent à ouvrir un œil ; mais trop ſouvent il ſe trouve des hommes en place qui ne veulent pas même permettre qu’on ſoit borgne.
[…] Faites des Odes à la louange de Monſeigneur Superbus Fadus, des Madrigaux pour ſa maîtreſſe ; dédiez à ſon cocher ou à ſon palfrenier un livre de géographie, vous ſerez bien reçu : éclairez les hommes, vous ſerez écréſé. Le beau pays que la France !
Où as-tu été ſi longtems reclus, pauvre Linguet ? Je voudrois bien pouvoir le demander tout bas à l’oreille du Comte de Vergennes, ou S. E. Mr. Le Noir, Miniſtre des menus.
Dans le puiſſant Royaume des Lys, il n’eſt permis de penſer & de parler que d’après le Roi, le premier, l’unique être penſant & parlant, par la grace de Dieu, & où tout ce qui intéreſſe la gloire de cet être privilégié, eſt avidemment ſaiſi, & aveuglement cru.

Théveneau de Morande, La gazette noire, par un homme qui n’est pas blanc, ou œuvres posthumes du Gazetier cuirassié (Nous autres satyriques, propres à relever les ſottiſes du tems, nous ſommes un peu nés pour être mécontens. Boileau) imprimé à cent lieues de la Bastille, à trois cent lieues des présides, à cinq cent lieues des cordons, à mille lieues de la Sibérie, Londres, 1784. → http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110372h


D. Qu’êtes-vous de votre nature ?
R. Nous sommes des officiers du Roi, chargés de rendre la justice à ses peuples.
D. Qu’aspirez-vous à devenir ?
R. Les législateurs, & par conséquent les maîtres de l’état.
D. Comment pourriez vous en devenir les maîtres ?
R. Parce qu’ayant à la fois le pouvoir législatif & le pouvoir exécutif, il n’y aura rien qui puisse nous résister.
D. Comment vous y prendrez-vous pour en venir là ?
R. Nous aurons une conduite diverse avec le Roi, le clergé, la noblesse & le peuple.
D. Comment vous conduirez-vous d’abord avec le Roi ?
R. Nous tâcherons de lui ôter la confiance de la nation, en nous opposant à toutes ses volontés, en persuadant aux peuples que nous sommes leurs défendeurs, & que c’est pour leur bien que nous refusons d’enregistrer les impôts.
D. Le peuple ne verra-t-il pas que vous ne vous êtes refusés aux impôts, que parce qu’il vous les auroit fallu payer vous-mêmes ?
R. Non, parce que nous lui ferons prendre le change, en disant qu’il n’y a que la nation qui puisse consentir les impôts, & nous demanderons les états-généraux.
D. Si malheureusement pour vous le Roi vous prend au mot, & que les états-généraux soient convoqués, comment vous en tirerez-vous ?
R. Nous chicanerons sur la forme, & nous demanderons la forme de 1614.
D. Pourquoi cela ?
R. Parce que, selon cette forme, le tiers-état sera représenté par des gens de loi, ce qui nous donnera la prépondérance.

Anonyme, Catéchisme des parlemens, 1789.


D’Artois, Coigny, Rohan, je chante vos exploits,
Pudeur défent d’oſer, amour me dit que j’oſe ;
Au dernier j’obéis. Faire cocu les rois,
Les ſervir, n’eſt-ce pas joindre au laurier la roſe

Sus, je commence. Un ſoir, après ſouper, Louis
Ivre d’amour, & plein de royale ripaille,
Au lit de ſa moitié fut porter ſes ſoucis.
Mais pour les y laisſſer, ne laiſant rien qui vaille,
Las, il les remporta. Le ſire étoit ſi mou,
Que les yeux de Toinon, & tout l’art de ſa dextre,
N’y purent rien. […]
Rien ne ravitailla le bijou monarchique.
Louis eſt mort. Toinon jure, ſacre après lui, [...]
Diſant : « je ne ſerai point foutue aujourd’hui ;
Sur le débris du roi freſſons mieux nos trophées :
Louis eſt impuiſſant, mais d’Artois ne l’eſt pas » ; […]
Toinette diſſimule et fête ſon cocu ;
Elle affecte en public les ſoins, la prévenance ;
Louis, hélas ! n’a pas plutôt tourné le cul,
Que l’amoureux Charlot fout la reine de France.
Sans que cela paroiſſe, on ne fout pas ainſi ;
La jupe de Toinette un beau jour devint courte :
Nature a ſes plaiſirs mêla certains ſoucis,
Trop avant de d’Artois avoit été la courte :
Enfin Toinette eſt groſſe & mon Charlot papa.
Que faire ! Au ſot monarque on fait croire merveille ;
Bientôt par députés on le félicite.
[…] Un jour ſouffrant trop fort
Pour accoucher, Toinon promit, jura qu’un homme
N’auroit, tant beau fût-il, près d’elle aucun accès.
Elle maudit Adam, le diable, Eve & la pomme,
Et donne à Polignac ſon cœur et ſes attraits.
De ſes belles d’honneur, Jule étoit la plus belle,
Jule de ſes talens vite inſtruiſit Toinon.
Toinon ſuivit de près son lubrique modele,
Et mieux que lui bientôt ſçut feuilleter un con.
La cour ne tarda pas à ſe mettre à la mode ;
Chaque femme à la fois fut tribade & catin :
On ne fit plus d’enfant ; cela parut commode,
Le vit fut remplacé par un doigt libertin.
De-là tous ces cadeaux qui ruinent la France,
La moindre camériſte, un minois chiffonné,
Dès qu’il branloit Toinon, devenait d’importance.
On avoit cet honneur pour peu qu’on fût bien né.
[…]
Toinette des Bourbons augmente la famille,
Ce commerce à Louis eſt approchant égal :
Mais nous qui nouriſſons & pere & fils & fille,
Pouvons-nous écrier avec le cardinal,
Que les reines catins ont toujours fait du mal.

Anonyme, Les fureurs uterines de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI (La mere en proſcrira la lecture à ſa fille), 1791. → http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k42711v


La grande joie du père Duchesne
De voir que la Convention a pris le mors aux dents et va faire essayer la cravate de Samson au cornard Capet. Sa grande colère contre les ci-devant marquises et comtesses, qui doivent se déguiser en poissardes, et les foutriquets ci-devant nobles qui prendront l’habit de charbonnier pour aller crier grâce autour de l’échafaud.

La grande joie du père Duchesne
En apprenant que les marchands de sucre et les accapareurs de Marseille ont été forcés de mettre les pouces, et d’ouvrir les porte de cette ville aux troupes de la république qui y sont entrées en triomphe. Sa grande motion pour que le fonctionnaire Samson joue bientôt à la boule avec la tête de la louve autrichienne et celle de Brissot, de Vergniaud, du calotin Fauchet et des autres scélérats qui voulaient détruire la sans-culotterie.

La plus grande de toutes les joies du père Duchesne
Après avoir vu, de ses propres yeux, la tête du Véto femelle séparée de son foutu col de grue. Grand détail sur l’interrogatoire et le jugement de la louve autrichienne, et sa grande colère contre les deux avocats du diable qui ont osé plaider la cause de cette guenon.

Jean-Jacques Hébert, Le père Duchesne, titres des n° 210, 280 et 299, 1793.


Bibliographie :
Robert Darnton, The Devil in the Holy water or the art of slander from Louis XIV to Napoleon, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2009.
Robert Darnton, Le diable dans un bénitier, l’art de la calomnie en France, 1650-1800, Paris, éditions Gallimard, 2010.


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