Du racisme dans la marine

mercredi 19 avril 2017
par  Julien Daget
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Suite à l’abolition de l’esclavage par la République française, des Antillais s’engagent comme soldats ou marins dans les unités républicaines. Leur arrivée en France va poser quelques problèmes à l’administration, qui va d’abord chercher à les regrouper. La situation se complique avec le rétablissement de l’esclavage...

Art. 1. Les Militaires Noirs et de couleur qui se trouvent, tant dans l’intérieur, que dans les différents ports de la République, se réuniront à l’île d’Aix, pour y former, dans le plus court délai, une compagnie qui sera commandée par un capitaine, noir, de la seconde classe, et sera composée d’un lieutenant de la 2e classe, et un sous-lieutenant, d’un sergent-major, 4 sergents, 1 caporal-fourrier, 8 caporaux, 1 tambour et cent fusiliers. Elle pourra néammois être portée à un nombre plus considérable, sans augmentation d’Officiers et de sous-officiers.
Art. 2. L’Uniforme sera, habit, gillet de drap bleu, parements et revers pareils, culotte longue de tricot bleu, colet rouge, droit, boutons blancs, marqués d’un ancre, chapeau ordinaire, bordé d’un galon de fil noir, à cheval de la longueur d’un pouce ; la doublure de l’habit et du gillet de serge blanche, et celle de la culotte longue en bonne toile écruë.
Art. 6. Aussitôt qu’un militaire de Couleur, faisant partie des Troupes Coloniales, débarquera, n’importe dans quel Port de la République, l’Ordonnateur ou Commissaire principal de la Marine ou autre Chef d’Administration, sera tenu de lui faire délivrer de suite une feuille de route, par le commissaire des guerres de l’endroit, pour se rendre à l’Isle d’aix ; [...]
Art. 10. Cette compagnie sera entièrement à la disposition du Ministre de la Marine et des Colonies, [...]
Art. 11. Cette compagnie sera commandé par le citoyen Marin Pedte, [...]

Arrêté du Directoire du 3 prairial an VI (22 mai 1798), conservé aux Archives nationales, fond Marine, carton CC3-1.


Liberté Égalité
Brest, le 29 nivôse an 8 de la République.

Le Commandant des Armes,
Au Ministre de la Marine et des Colonies à Paris.

Citoyen ministre,
Environ cent citoyens de couleur provenant d’un bataillon des antilles réçemment débarqués à Morlaix par un parlementaire anglais, se sont rendus à Brest et ont demandés à entrer dans les troupes d’artillerie de la marine, ces citoyens dépendants de votre département, j’ai cru, citoyen ministre, en attendant vos ordres à leur égard, devoir les mettre à la suite des ½ brigades entretenues dans ce Port ; Sans cependant les y incorporer jusqu’à ce que vous ayez décidé ; ils seront répartis sur les batteries de la Rade et du Goulet, où si le gouvernement avoit des Projets de les renvoyer aux Colonies, il sera plus facile de les réunir, que s’ils avoient été disséminés dans différens Corps de troupes de terre comme on vouloit le faire.
Ci joint, l’Etat numéraire de ces hommes.
Morard de Gally

Etat sommaire des sous-officiers, fusiliers et tambour provenant du bataillon des antilles et de Ste-Lucie, arrivés des prisons d’Angleterre et mis en subsistance à la suite de la 1ère ½ brigade d’artillerie de la marine. Savoir
Sergens-major 3
Sergens 15
Caporaux fourier 3
Caporaux 21
Chasseurs à cheval 2
Canonniers 3
Fusiliers 39
Tambour 1
Total 96 hommes.

Lettre de l’amiral Morard de Galles du 29 nivôse an VIII (19 janvier 1800), AN Ma CC3-3.

L’arrêté des consuls du 9 prairial an X (29 mai 1802) crée trois compagnies auxiliaires composées chacune de 100 hommes noirs qui seront commandées chacune par trois officiers blancs, formées aux îles d’Hyères et d’Aix.


Onze jours après l’ouverture des négociations de paix franco-anglaises d’Amiens, le Consul décide d’envoyer la quasi-totalité de la flotte reprendre les anciennes colonies des Antilles et y rétablir l’esclavage. Les départs se font de frimaire à nivôse an X (du milieu à la fin de décembre 1801) :

  • de Brest (15 vaisseaux et 9 frégates sous Villaret, avec 6 600 soldats à bord) ;
  • de Lorient (un vaisseau et une frégate, avec 900 soldats) ;
  • de Rochefort (6 vaisseaux et 6 frégates sous Latouche-Tréville, avec 3 000 soldats) ;
  • de Toulon (4 vaisseaux et 1 frégate sous Ganteaume, avec 4 200 soldats) ;
  • de Cadix (3 vaisseaux et 3 frégates sous Linois, avec 2 400 soldats) ;
  • du Havre (4 frégates, avec 1 500 soldats) ;
  • de Hollande (3 vaisseaux et 3 frégates sous Hartzing, avec 1 300 soldats).

Les différentes escadres transportant les 20 200 hommes du corps expéditionnaire sous le général Leclerc destinés à reprendre Saint-Domingue. Le premier débarquement a lieu le 14 pluviôse an X (3 février 1802) pour les escadres venant de Brest, Lorient et Rochefort, le deuxième le 25 (14 février) pour celle de Toulon, le troisième le 28 (17 février) pour celle venant de Cadix et en mars pour les autres.

À bord du Jemmapes en rade de Brest le 9 therdor an X

L’amiral Villaret joyeuse capitaine Général à la Martinique
au Ministre de la Marine et des Colonies

Citoyen Ministre,
je m’empresse de vous annoncer que toutes les dispositions sont faites pour le départ de l’escadre, et que je n’attends qu’un vent favorable pour mettre à la voile.
Les troupes sont animées du meilleur esprit et témoignent la plus grande satisfaction.
j’ai cru devoir adopter pour les drapeaux quelques changemens dont je vais vous rendre compte.
Le Battaillon d’artillerie de la marine portait dans les siens deux canons en sautoir, surmontés d’un bonnet de la liberté.
Les drapeaux des demi Brigades d’infanterie portaient la devise connue liberté égalité.
Ces emblèmes de la révolution rappellent en France des souvenirs glorieux ; mais ils sont incompatibles avec le système adopté par le gouvernement, de maintenir l’esclavage et la législation antérieur à 1789 dans les îles de la Martinique et de Ste Lucie. j’ai du craindre que ces signes mal interprétés, n’allarmâssent les colons et affaiblissent la soumission des noirs.
je les ai supprimés. cest un sacrifice fait au voeu général des colonies et du commerce ; aux événemens, à la prudence, et jose le dire à l’esprit de mes instructions. il est motivé sur un acte solemnel du corps législatif.
Le drapeau du Battaillon d’artillerie de la Marine conserve deux canons en sautoir : il sera orné d’une grenade à chaque coin, comme le portait le détachement de ce corps qui a servi en Italie.
jai supprimé la devise liberté, égalité des drapeaux de la 37e et 82e.
jai rendu compte au premier consul des motifs qui m’ont dirigé ; sil sanctione ces dispositions je vous prie citoyen Ministre dappliquer cette mesure à la 49e demi brigade qui doit embarquer au havre et de donner des ordres en conséquence.
Salut et respect
Villaret

Lettre de l’amiral Villaret de Joyeuse du 9 thermidor an X (27 juillet 1802), AN Ma CC3-5.


Considérant que par l’effet de la révolution et d’une guerre extraordinaire, il s’est introduit dans les noms et les choses de ce pays des abus subversifs de la sûreté et de la prospérité d’une colonie ;
Considérant que les colonies ne sont autre chose que des établissements formés par les Européens, qui y ont amené des noirs comme les seuls individus propres à l’exploitation de ces pays ; qu’entre les deux classes fondamentales des colons et de leurs noirs, se sont formées des races de sang-mêlé toujours distinctes des blancs, qui ont formé les établissements ; [...].
Article 1er. Jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné, le titre de citoyen français ne sera ordonné, le titre de citoyen français ne sera porté, dans l’étendue de cette colonie et dépendances, que par les blancs. [...]
Art. 4. Tous les hommes de couleur et noirs qui ne seront pas porteurs d’un acte légal d’affranchissement de tout service particulier, sont obligés, dans les 24 heures pour les villes, et dans les 5 jours pour les bourgs et campagnes, de sortir des communes où ils peuvent se trouver, pour retourner aux propriétés dont ils dépendaient avant la guerre, excepté ceux qui auront servi honorablement dans l’armée de ligne [...].
Art. 7. Toux ceux qui ne se trouveront point rendus sur les propriétés [...] seront considérés comme complices de rébellion. [...]
Art. 11. À l’avenir, tout divagant au-dessus de l’âge de 14 ans sera puni pour la première fois d’un an de chaîne, et de la discipline correctionnelle sur la propriété à laquelle il est attaché ; à la seconde fois, il sera puni de 5 ans de chaîne [...].
Art. 12. Chaque habitant a la police particulière de son habitation, et peut infliger les peines spécifiées dans l’article précédent, ainsi que la punition du cachot [...].
Ordonne à tous les officiers civils, militaires, tribunaux, notaires, et chacun en ce qui les concerne, d’avoir à s’y conformer.
Fait au quartier général, à la Basse-Terre [Guadeloupe], le 28 messidor de l’an X de la République française.
général Richepance

Arrêté du 28 messidor an X (17 juillet 1802)


Brest 7 7bre 1807 Le Sénateur Aboville, Titulaire de la sénatorerie de Besançon, Grand Officier de la Légion d’Honneur, Gouverneur de Brest, à Son Excellence le Ministre de la Marine

Général Ministre,
Le Gouvernement ayant autorisé le recrutement des hommes de couleur qui se trouvent en France, pour le régt royal affricain au service du roy de Naples, le Ministre de la guerre m’écrivit en datte du 4 août de laisser, au capitaine de ce régiment qui s’étoit rendu ici à cet effet, la liberté de suivre son recrutement et même de lui faciliter les Moyens de réussir, m’observant seulement que les enrôlemens doivent être volontaires.
il est sous entendu que ceci ne peut s’appliquer aux hommes de couleur déjà employés au service de France, qu’autant que le gouvernement leur en donneroit la liberté.
Je crois, Général Ministre, que ce seroit une occasion de purger la France d’une race d’hommes dont il convient d’empêcher, autant que possible, le mélange avec la race blanche, & cela feroit une bien petite diminution sur la totalité des troupes de France. Le nombre des hommes de couleur qui se trouvent dans différens régiments de Marine à Brest & qui consentiroient de passer dans celui de Royal affricain n’est que de 19. & pour les troupes de terre et de mer réunies, je suis persuadé que cela n’iroit pas à 200. Ainsi, Général Ministre, si vous partagez mon opinion à cet égard, souffrez que je vous engage à proposer à Sa Majesté de permettre que les hommes de couleur qui se trouvent dans les troupes françaises s’engagent pour le régiment Royal Affricain.
Agréez, Général Ministre, l’assurance de ma haute considération.
F. M. Aboville

Lettre du gouverneur d’Aboville en 1807, AN Ma CC3-7.

En 1806, le bataillon de pionniers noirs passe au service du nouveau roi de Naples sous le nom de régiment Royal-Africain. Sur autorisation de l’Empereur, des officiers de ce corps sont détachés à Brest, Toulon, Marseille, Bordeaux et Rochefort pour recruter parmi les noirs et hommes de couleur (mulâtres) qui existent dans les troupes françaises à l’exception de ceux qui servent comme matelots. Les états envoyés au ministère par ordre du 20 novembre 1807 indique pour le 1er régiment d’artillerie de la Marine 26 noirs ou gens de couleur, « mais ces hommes qui servent depuis long tems témoignent tous le désir de rester dans leur corps », 10 au 2e régiment d’artillerie de la Marine à Brest « dont 2 seulement ont désiré s’enrôller dans Royal affricain », le régiment des marins en a 27 « qui tous préfèrent servir dans le régiment : d’ailleurs ce corps est destiné par état à embarquer et les hommes sont matelots » (lettre du préfet maritime de Brest du 7 décembre 1807).


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