Le « bordereau » de 1894

le document à l’origine de l’affaire Dreyfus
mercredi 6 mai 2020
par  Julien Daget
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Le document
recto du bordereau de 1894 verso du bordereau de 1894

Transcription

Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants.
1°) Une note sur le frein hydraulique de 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce.
2°) Une note sur les troupes de couvertures (Les modifications seront apportées par le nouveau plan).
3°) Une note sur une modification aux formations de l’artillerie
4°) Une note relative à Madagascar.
5°) Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894).
Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministère de la Guerre en a envoyé un nombre fixé dans les corps et les corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après la manœuvre. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. À moins que vous ne vouliez que je ne le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie.
Je vais partir en manœuvre.

Il s’agit d’un document manuscrit, sur papier pelure, anonyme et non datée. Il aurait été trouvé déchiré en six morceaux dans la corbeille de l’ambassade d’Allemagne à Paris, volé par la femme de chambre et livré aux militaires français en septembre 1894.
C’est ce document qui déclenche l’affaire Dreyfus, une histoire d’espionnage qui devient rapidement médiatique, se transformant en scandale politico-judiciaire à partir de 1897.


Contexte d’espionnite
Entre 1871 et 1914, l’armée française et l’armée allemande (la Deutsches Heer) se surveillent mutuellement. Chaque augmentation des effectifs, chaque nouvelle arme entrant en dotation, chaque amélioration du système de mobilisation et chaque publication d’un nouveau règlement intéressent l’état-major du voisin.

Chaque armée nationale est dirigée par un ministère de la Guerre, comprenant un état-major général (le große Generalstab côté allemand). Cet état-major est organisé en bureaux ou en sections, dont un est chargé de l’analyse du renseignement militaire : côté français c’est le deuxième bureau, côté allemand la troisième section (Sektion III, créée en 1889) [1]. Une partie du travail de « renseignement » en temps de paix est légale, à partir des publications officielles et des indiscrétions de la presse ; une autre partie est illégale, se faisant grâce à des informateurs. Cette recherche d’informations était confiée à une subdivision, la « section de statistiques et de reconnaissances militaires » (créée en juin 1871) [2] côté français, et la Sektion IIIb côté allemand.
Chaque ambassade a un attaché militaire, qui sont tous invités lors des grandes manœuvres, vastes exercices militaires annuels pendant lesquels deux corps d’armée entiers s’entraînent, montrant leur force et leur matériel.

La loi du 18 avril 1886 créa en France le délit d’espionnage en temps de paix [3], puis la loi du 3 juillet 1893 fit de même en Allemagne (Gesetz gegen den Verrat militärischer Geheimnisse). Plusieurs affaires d’espionnage défrayèrent la chronique :

  • en 1885, Julius Laubé (employé à la direction du génie de Metz) est surpris à proximité des forts de Toul, il est expulsé vers l’Allemagne ;
  • en 1886, Thomas (artificier à l’école de pyrotechnie de Bourges) est condamné pour avoir livré deux profils des nouveaux obus ;
  • en 1887, Guillaume Schnæbelé (commissaire de police de Pagny-sur-Moselle) est arrêté en Lorraine allemande pour espionnage ;
  • en 1888, Lucien Châtelain (adjudant au 111e RI) est déporté en Nouvelle-Calédonie pour avoir vendu à un agent allemand des cartouches du fusil Lebel [4] ;
  • en 1889, Blondeau (employé civil du génie) est condamné pour avoir vendu une partie du plan du fort de Liouville (entre Verdun et Toul) ;
  • en 1890, Pierre Léon Boutonnet (archiviste adjoint du Comité d’artillerie) avoue avoir fourni à l’attaché militaire allemand un rapport sur les expériences d’obus chargés à la mélinite ;
  • en 1891, c’est le capitaine Triponé et le chimiste Eugène Turpin qui sont emprisonnés pour avoir vendu la recette du nouvel explosif (l’inventeur est gracié en 1893 ;
  • en 1892, Joseph Greiner (expéditionnaire au ministère de la Marine) prend vingt ans de travaux forcés en Guyane pour un rapport sur le nouveau canon de 120 mm court [5] (au profit de l’attaché militaire des États-Unis, le capitaine Borup) ;
  • en 1893, Madame Ismert est arrêtée en Lorraine allemande pour espionnage, elle est libérée le 18 novembre 1894 ;
  • en janvier 1894, Marie Forêt dite Mademoiselle Millecamps est condamné à cinq ans de prison pour espionnage ;
  • en 1908, Charles Benjamin Ullmo (enseigne de vaisseau sur le contre-torpilleur la Carabine) est condamné au bagne de Guyane à vie pour avoir tenté de revendre le code des signaux, un état de la flotte et des plans des fortifications de Toulon.
  • en 1909, Maurice Deschamps (caporal au 106e RI de Châlons-sur-Marne) vole le tube d’une mitrailleuse (une Saint-Étienne modèle 1908), déserte et prend le train pour l’Alsace allemande ; revenu à Paris en 1910, il est arrêté et condamné à 20 ans de bagne ;
  • en 1910, le capitaine Charles Lux est arrêté en Allemagne pour espionnage des nouveaux zeppelins, puis est condamné à six ans de prison, mais s’évade de la forteresse de Glatz en 1912.

La guerre de 1914-1918 multiplia les accusations d’espionnage ; selon la Sûreté générale, il y aurait eu 3 200 personnes arrêtées, dont 100 exécutés, 170 déportés, 220 mis en prison et 2 800 expulsés [6].


Découverte et analyse de la lettre
L’espionnage inquiète les Français, d’autant que de 1892 à 1894, le service de renseignement suspecte la vente aux agents allemands et italiens de nombreuses cartes topographiques (les plans directeurs) des forts et batteries de l’Est et des Alpes. Le chef d’escadron Maurice Weil (officier d’ordonnance du gouverneur général de Paris) est mis en cause et démissionne en 1893, sans arrêter les fuites.
La section de statistique surveille donc la correspondance des attachés militaires italien (le lieutenant-colonel Alessandro Panizzardi) et surtout allemand (le lieutenant-colonel Maximilian von Schwartzkoppen).

Les officiers français trouvent une source d’information à l’intérieur de l’ambassade d’Allemagne à Paris (à l’époque au 78 rue de Lille). Elle a pour nom de code « Auguste » : c’est Maria Bastian, une femme de ménage d’origine alsacienne, chargée notamment de brûler dans la chaudière le contenu des corbeilles à papier. Ces documents sont en fait cachés dans une poche à l’intérieur de son corset, pour être ensuite confiés à un officier français.
Le 27 septembre 1894, le commandant Hubert Henry remet le « bordereau » à son chef de la section de statistiques le colonel Jean Sandherr (lui aussi Alsacien de naissance).
C’est une nouvelle preuve de la présence d’un espion à l’état-major. La lettre est principalement une liste des documents remis à l’attaché militaire allemand :

  • une note sur le système de frein hydro-pneumatique de l’obusier de 120 mm C modèle 1890 (dit Baquet), qui permet à ce nouveau canon court de tirer sans que son affût ne bouge trop, permettant de tirer rapidement sans avoir à repointer ;
  • une note sur les troupes de couverture, qui ont pour mission en cas de déclaration de guerre de se déployer immédiatement le long de la frontière pour protéger les opérations de mobilisation et de concentration du reste de l’armée ; le nouveau plan évoqué est le plan XIII ;
  • « une note sur une modification aux formations de l’artillerie », évoquant l’augmentation du nombre de batteries à mobiliser, tandis que la loi du 29 juin 1894 vient d’ordonner la suppression des régiments de pontonniers et la création des 39e et 40e régiments d’artillerie de campagne (ce qui est fait le 1er octobre 1894) [7] ;
  • une note sur Madagascar, l’état-major français y préparant une expédition (la guerre est déclarée avec les Malgaches en octobre 1894, le corps expéditionnaire débarque en avril 1895 et l’île devient colonie française en 1897) ;
  • un « projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne », probablement l’Instruction provisoire sur les exercices d’application du service de l’artillerie en campagne (la version définitive est publiée en 1896).

Trouver un suspect
Le colonel Sandherr met au courant le ministre de la Guerre Auguste Mercier, qui ordonne une enquête interne.
Étant donné le contenu de la lettre, les officiers de renseignement présument que l’auteur est un des officiers de l’état-major, ayant accès aux documents cités, ce qui réduit le nombre : la mobilisation est du ressort du premier bureau, l’instruction du troisième bureau, le matériel de la Direction de l’artillerie. Pour eux c’est peut-être un artilleur, vu les sujets abordés.

Le colonel Henri d’Aboville, sous-chef du quatrième bureau (étapes et transport) propose d’enquêter sur les officiers stagiaires, qui sont formés aux taches d’état-major en passant quelques mois dans chaque bureau. Les soupçons portent alors sur Alfred Dreyfus, capitaine en second au 14e régiment d’artillerie de campagne, et stagiaire à l’état-major général depuis novembre 1892. Ce dernier est arrêté au ministère, sur ordre du ministre, le 15 octobre 1894 et enfermé au secret dans la prison du Cherche-Midi.

Mais le 29 octobre 1894, le journal La Libre Parole (d’Édouard Drumont, avec une ligne éditoriale antisémite) annonce l’arrestation. Quelques journaux publient des dessins titrés « Judas » [8].
Le général Mercier affirme dans Le Figaro du 28 novembre 1894 que Dreyfus est coupable.

Acte d’accusation

M. le capitaine Dreyfus est inculpé d’avoir, en 1894 pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec un ou plusieurs agents des puissances étrangères, dans le but de leur procurer les moyens de commettre des hostilités ou d’entreprendre la guerre contre la France en leur livrant des documents secrets.
La base de l’accusation portée contre le capitaine Dreyfus est une lettre-missive écrite sur du papier pelure non signée et non datée, qui se trouve au dossier, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d’une puissance étrangère.

[...] La nature même des documents adressés à l’agent d’une puissance étrangère en même temps que la lettre-missive incriminée permet d’établir que c’était un officier qui en était l’auteur et de la lettre missive incriminée et de l’envoi des documents qui l’accompagnaient, de plus, que cet officier devait appartenir à l’artillerie, trois notes ou documents envoyés concernant cette arme.
De l’examen attentif de toutes les écritures de MM. Les officiers employés dans les bureaux de l’Etat-major de l’armée, il ressortit que celle du capitaine Dreyfus présentait une remarquable similitude avec l’écriture de la lettre-missive incriminée.

Il appert des témoignages recueillis par nous que le capitaine Dreyfus, pendant les deux années qu’il a passées comme stagiaire à l’état-major de l’armée, s’est fait remarquer dans différents bureaux par une attitude des plus indiscrète, par des allures étranges ; qu’il a notamment, été trouvé seul à des heures tardives ou en dehors de celles affectées au travail dans les bureaux autres que le sien et où il n’a pas été constaté que sa présence fut nécessaire.
Il ressort aussi de plusieurs dépositions qu’il s’est arrangé de manière à faire souvent son service à des heures en dehors de celles prévues par le règlement, soit en demandant l’autorisation à ses chefs, pour des raisons dont on n’avait pas alors à vérifier l’exactitude, soit en ne demandant pas cette autorisation. Cette manière de procéder à permis au capitaine Dreyfus se trouver souvent seul dans les bureaux auxquels il appartenait et d’y chercher ce qui pouvait l’intéresser. Dans le même ordre d’idées, il a pu aussi, sans être vu de personne, pénétrer dans d’autres bureaux que le sien pour des motifs analogues.

Il a été aussi remarqué par son chef de section que, pendant son stage au 4e bureau, le capitaine Dreyfus s’est surtout attaché à l’étude des dossiers de mobilisation, et cela au détriment des questions du service courant, à ce point qu’en quittant ce bureau il possédait tout le mystère de la concentration sur le réseau de l’Est en temps de guerre.

Le conseil du guerre du gouvernement militaire de Paris fait comparaître Dreyfus à partir du 19 décembre 1894, à huis clos. Le 22, il le condamne pour haute trahison à la destitution de son grade, à la dégradation militaire et à la déportation perpétuelle (en application de l’article 76 du Code pénal).

Un « fac-similé du bordereau écrit par Dreyfus » est publié par Le Matin, le 10 novembre 1896. L’écriture de Ferdinand Walsin Esterhazy (commandant au 74e RI et ancien des SR) y est reconnue, aidant à relancer l’affaire.


  • Fernand Routier (capitaine), L’Espionnage et la trahison en temps de paix et en temps de guerre, Paris, H. Charles-Lavauzelle, 1914.
  • André Bach (général de gendarmerie), L’armée de Dreyfus : une histoire politique de l’armée française, de Charles X à l’Affaire, Paris, Tallandier, 2004.

[1La Marine impériale allemande avait son propre service de renseignement au sein de l’Admiralstab, le Nachrichten-Abteilung, créé en 1901, qui s’occupait d’espionner le Royaume-Uni.

[2Renommée en 1899 le « service de renseignement de l’état-major de l’armée » (SR), tandis que le contre-espionnage est confié à la « Direction de la surveillance du territoire » (DST) de la Sûreté (donc dépendant du ministère de l’Intérieur).

[3L’instruction ministérielle du 9 décembre 1886 ordonne aux gendarmes de surveiller les étrangers, d’où la création du « carnet A » regroupant les étrangers suspectés d’espionnage et du « carnet B » pour les suspects français. En 1907, s’y rajoutèrent les antimilitaristes et anarchistes.
Jean-Jacques Becker, Le Carnet B, les pouvoirs publics et l’antimilitarisme avant la guerre de 1914, Paris, Klincksieck, 1973.

[6George-André Euloge, Histoire de la police et de la gendarmerie : des origines à 1940, Paris, Plon, 1985, p. 285.

[7Loi du 29 juin 1894 portant modification à l’organisation de l’artillerie et du génie. → https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k12631759/f989.image

[8« A propos de Judas Dreyfus », La Libre parole illustrée, 10 novembre 1894 ; « Judas ! », Pilori, 18 novembre 1894.


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